signauxfaibles
J'ai deux passions : les romans et l'économie. Etonnant non ? toutes les photos publiées ici ne peuvent pas être reproduites.
dimanche 4 novembre 2012
Patrick Deville Peste & Choléra Seuil
Dans la bande annonce de Dans la maison, le lycéen explique à son professeur Fabrice Lucchini, qu'il a employé le présent car « c'est un moyen de rester dans la maison ». On appelle ça le présent de narration. Voilà qui constitue la grande idée de Patrick Deveille dont le Peste & Choléra (on notera le snobisme de l'éperluette préférée au vulgaire « et » qui ne doit pas faire écrivain au Seuil) relate la vie d'Alexandre Yersin, un jeune suisse du 19e siècle qui a travaillé aux côtés de Pasteur, avant de partir voir ailleurs, faisant de lui une sorte de Rimbaud de la science. Le destin de Yersin est remarquable et la lecture de livre nous renseigne sur un personnage pour le moins étonnant et marquant. Mais que tout cela est lourdaud dans sa volonté de faire littéraire et de n'être surtout pas une biographie classique. Première idée donc : le présent de narration. Yersin pense, Yersin construit, Yersin voyage. On connaissait les auteurs pour classe de terminale, nous voici en présence d'un écrivain avec une idée d'élève de première... C'est un genre comme un autre.
Pour le reste, ce roman utilise des moyens littéraires qui relèvent davantage de la fabrication que du génie. Plutôt que d'écrire une bonne grosse biographie (mais il semblerait qu'elle existait déjà), Patrick Deville veut faire de la littérature. Alors, il passe son temps à mettre en parallèle des personnages qui ne sont pas vraiment croisés, à mélanger les époques et à pratiquer un name dropping incessant. Ce qui donne par exemple des « Yersin s'installe à l'Institut parce que le Lutetia n'est toujours pas bâti », ce qui me rappelle la sublime formule de Woody Allen pour lequel le responsable de la mort de Kennedy s'appelle Christophe Colomb. Je doute juste de la volonté humoristique de Deville qui a une autre grande idée. A plusieurs reprises, alors qu'il relate au présent la vie de Yersin apparaît aux côtés de l'helvète scientifique un fantôme du futur (formule reprise deux fois en moins de dix lignes page 87) qui l'observe un carnet à la main (je cite de mémoire), soit l'auteur lui même qui se met en scène aux côtés de son personnage dans le passé, mais écrit au présent. Quel vertige, j'ai failli tomber de mes talonnettes !
Ajoutez à cela la grande métaphore du livre, qui consiste à comparer un hydravion à « une petite baleine blanche » comparaison reprise à volonté comme les frites au bistrot romain quand j'étais jeune. J'oubliais les notations « philosophiques » du genre : « On ne pouvait pas imaginer l'essor de l'aviation. Merveilleuse invention qui permet de réduire les distances et de bombarder les populations. » Une découverte saisissante.
Sachant que ce roman devrait obtenir un prix, on sera rassuré : rien ne change ! Le talent finit toujours par être récompensé.
PS pour les amateurs de littérature
ce roman contient de très belles phrases. Elles sont extraites du journal et des lettres de Yersin, qui n'aimait pas beaucoup les artistes car il préférait la science. Sa langue est précise et juste, avec un sens de la formule qui rappelle les grands moralistes. Un exemple qui m'a empli de joie : « Dans les champs de l'observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés ».
Acharnement Mathieu Larnaudie Actes Sud
Si vous voulez tout connaître de la conjugaison à l'imparfait du subjonctif, vous avez au moins deux possibilités. Soit vous achetez un Bacherelle (orthographe non certifiée), soit vous lisez Acharnement, tant ce temps rare de la conjugaison semble être pour l'auteur, le comble du raffinement. Acharnement raconte la vie de Müller, qui a écrit des discours pour un ministre et qui s'est retiré de la vie politique. Depuis sa luxueuse retraire, il continue d' écrire car le misanthrope, loin de la compagnie des hommes, continue de suivre de loin l'actualité, en ayant pour seule compagnie son jardinier.
Or, la propriété dudit Müller est traversé par une sorte de viaduc, d'où les habitants viennent se suicider et troubler quelque peu la quiétude de l'ex écrivain de l'ombre. Disons le d'emblée, ce roman m'a beaucoup fait penser au film l'exercice du pouvoir, qui fut loué par de nombreux critiques et me laissa relativement indifférent. Je n'exclus pas que le peu d'intérêt pour l'un ou l'autre résulte du fait que je connaisse un tout petit peu le monde politique et qu'ils ne m'aient rien appris. Ceci dit, Acharnement m'a semblé pire qu'un mauvais livre : c'est un livre vain, un exercice formel, où le narrateur prend un plaisir à enfiler les subjonctifs de l'imparfait, pour nous montrer qu'il est un homme cultivé, à l'heure où la langue politique est envahie d'éléments de langage. « il comprendrait que, même si l'issue des élections ne faisait aucun doute, je laissasse l'échéance passer et réservasse ma réponse pour une date ultérieure. » Bonne utilisation de la concordance des temps. Soit.
Un critique expliquait que les très longues phrases du récit étaient le contrepoint des petites phrases de la vie politique. Cela m'a semblé un peu court comme projet, même si incontestablement Larnaudie manie plutôt bien un style quelque peu précieux et suranné (une langue contaminée malgré tout de quelques décideurs et autres leaders, sans oublier un échanger utilisé pour dialoguer (p75), autant d'exemple d'expression apriori peu prisé du narrateur qu'il a imaginé et que l'auteur lui prête malgré tout). Car le narrateur passe son temps à reprendre certains termes du monde politico-médiatique, en en soulignant les barbarismes, à coup de « comme on dit » (page 138). On s'occupe comme on peut, la vieillesse est un long naufrage..
Plus désagréable est la méthode qui consiste à faire de gros clins d'oeil connivents avec le lecteur. Ici, c'est l'entourage du précédent président de la République qui est visé. Quelques sous-ministres ou sa famille qui sont décrits de telle manière que le lecteur (de gauche forcément) les reconnaisse et ricane. J'ai tendance à penser que la grande littérature grandit ; le ricanement rapetisse toujours, d'autant qu'il s'agit d'attaques encore plus basses que ceux qu'elle entend viser et que l'auteur n'a même pas le courage de citer (par peur des poursuites judiciaires ???? )
La clé du récit est peut être page 160 « La parole politique n'est jamais, sauf en de très rares exceptions, l'expression d'une singularité autonome » (on se demandera ce qu'est une singularité qui n'est pas autonome au passage). A l'inverse de la création et de la littérature ? Comme disait Claude Lelouch, un autre grand formaliste, « tout ça pour ça ! »
A nous deux, Paris ! Benoît Duteurtre Fayard
Aïe ! Pour commencer un message à tous les écrivains : écrire sur la musique est le truc le moins intéressant qui soit. Thierry Hesse dont j'ai écrit ailleurs le bien que je pensai de L'inconscience, tombait dans ce travers, qui consiste à aligner les trilles, tierces et autres harmonies, abusant d'un langage savant pour évoquer la musique, ce qui est d'aileurs le meilleur moyen de ne pas la faire entendre.
Même chose pour Benoît Duteurtre dans ce roman d'apprentissage (c'est un peu Bécassine découvre le forum des halles) où le jeune héros quitte sa Normandie natale pour devenir un artiste à Paris. D'où le titre. Au moins, le roman n'est pas mensonger. Il arrive à Paris plein d'illusions et la ville va le corrompre. On est à la fin des années 70, au début des années 80, on traîne aux Halles, on va au diable des Lombards, on ne sait pas si on aime les garçons ou les filles, ou plutôt on le sait, mais on n'ose pas aller au bout du désir...
Pour ceux qui n'ont pas connu cette période et qui le regrettent (la nostalgie n'est plus ce qu'elle était, tu avais raison Simone), le roman constitue un témoignage sûrement honnête sur le Palace, le diable des Lombards, le monde de la nuit. On prend de la coke. Quand on croise une fille devant le palace, elle est bien sûr prostituée. Quand on va dans un bar écouter de la musique, on est embauché le soir même par la chanteuse... tout ça pour dire que le récit tient plus du n'importe quoi que de la mécanique de précision. D'ailleurs, je crois pouvoir dire que l'auteur s'en fout plutôt pas mal, ayant pas grand chose à dire sur son personnage. Ainsi, à la fin du récit, il lui réserve deux fins possibles (et pourquoi pas trois ?), un procédé qui n'a pas grand intérêt. A moins que Duteurtre ait signé un roman autobiographique et que revenant sur son passé, il s'est plu à imaginer quels autres destines il aurait pu avoir. C'est sûrement très intéressant pour lui et sa famille ; pour un lecteur lambda, j'en doute davantage.
Pour allonger la sauce un peu courte, le lecteur a le droit pour le même prix à un passage en province, là où le jeune héros a passé ses premières années d'études, ce qui nous donne une description qui se veut sûrement ironique de la vie de province (la Normandie, Rouen, on vise Flaubert), mais qu'on a surtout lu à peu près 250 fois. Ah l'oncle nouveau riche qui a fait fortune dans les cuvettes de chiottes, grossier personnage rustre jusqu'au bout. N'est pas Chabrol qui veut !
Sinon, comme l'auteur a des lettres, et comme il a sûrement lu Proust, on parsème le texte d'interruptions (qui rappelle les digressions proustiennes Nom de lieu et autres) où l'on raisonne sur Paris, sa force d'attraction pour un jeune provincial, voire sur l'architecture, la marche du temps. C'est à peu près aussi profond que.. (non non je ne citerai pas de nom, ce serait trop facile, prenez n'importe quel auteur qui croît dire des choses profondes en prenant de grands airs et égrenant des banalités). Là ça donne, en résumé : Paris sera toujours Paris. Merci Benoît ! « et Jérôme eut l'impression que ces deux artistes réunissaient ce qu'il recherchait : la provocation, la jubilation sonore et l'insolente modernité ». C'est exactement tout ce que ce roman n'est pas, un peu comme quand France Gall chantait dans les années 80 Elle elle l'a.
Julien Péluchon Pop et Kok Fiction &Cie Seuil
Malvenue au 22e siècle, après une catastrophe écologique majeure pour découvrir les aventures de Pop et Kok deux partenaires qui emprunte autant à Flaubert – l'intrigue débute à Rouen- qu'aux héros beckettiens qui survivent dans un monde absurde, où les adorateurs de la verge d'or, une secte aux moeurs diluées, détiennent le pouvoir. Le roman évoque surtout les contes du 18e siècle, les héros étant un peu les arrière arrière-arrière-petit-fils du bon docteur Pangloss..
Mais il serait injuste de réduire le roman de Julien Péluchon à une liste de références. Le texte possède des qualités propres, soit d'abord la création d'un univers post apocalyptique entre dérison et désespoir. Dans ce monde à venir, on se soule au jus de navet et l'on croise des humains transformés en zombies dangereux.
Pop et Kok veulent malgré tout continuer à vivre. L'un « entrepreneur » dans l'âme parcourt les routes pour vendre des maisons en planche de récupération tandis que sa femme s'éprend du voisin. On pense à la formule fitzgéraldienne « savoir que les choses sont sans espoir et pourtant continuer à vouloir les changer ». car s'il est une chose qui caractérise les héros c'est leur volonté d'aller de l'avant, même le dépressif Pop essaie de tenir un journal sur les conseils d'un chaman. Journal qu'il entame avec une bonne volonté et qu'il tient de façon de plus en plus épidosique.. sans ne rien dire de ce qu'il restera de cette trace de son passage sur terre. Et ce n'est pas dans l'amour que les « héros » trouveront un quelconque réconfort. Perdants, leurs compagnes leurs préfèrent des amants forcément plus forts ou plus riches. Et la tentative ultime de retrait dans une baie de Somme d'après apocalypse pour cultiver leur jardin sera elle aussi vouée à l'échec..
Pop et Kok qui laisse plâner peu de doutes sur la possibilité de vivre heureux et qui est pourtant réjouissant par son inventivité totale, son absurde élan vital ...jusqu'à la mort.
Belle famille Arthur Dreyfus Gallimard
Inspiré d'un fait divers mondialement repris (et qu'on ne compte pas sur moi pour faire le rapprochement) Belle famille est une variation sur la disparition d'un enfant prénommé Madec et sur l'emballement médiatique qui en découle.
Disons le d'emblée, Belle famille est un livre à moitié réussi. La première partie qui raconte la vie de la famille est plutôt réussie. Madec est un enfant décalé, qui pose visiblement un problème à ses parents et l'ambivalence des sentiments maternels est exposée avec une rare justesse. Le personnage de Laurence, la mère de Madec, épouse du pâlot Stéphane, possède une vraie complexité et demeure du début à la fin du roman un mystère.
En revanche, quand le roman veut aller vers la critique sociale, il convainct moins. L'emballement médiatique pour la disparition de l'enfant est l'occasion d'une tentative de critique du monde médiatique, pas vraiment pertinente. On s'étonne que certaines personnes soient nommément moqués, quand un ex ministre de l'Intérieur devenu entre-temps président n'est pas cité. Qu'un universitaire qui n'est pas le plus omniprésent soit raillé au détour d'une page sans qu'on en comprenne bien la nécessité. Pour le reste la mécanique qui fait qu'un fait divers local devient une histoire mondiale n'est pas vraiment mise en lumière. Il suffit d'un beau frère vaguement attaché de presse pour que la mayonnaise prenne et par finir par obtenir une audience auprès du pape et d'obtenir un message d'une star du sport. Qu'il me soit permis d'en douter.
Reste l'évocation de Madec, étrange enfant qui semble porter toutes les contradictions de sa famille, dont le destin a quelque chose de tragique, enfant intrépide qui méconnaît le danger et dont la mort paraît être le destin précoce. « Madec aime bien mourir », conclut le roman. Un auteur à suivre...
L'ile joyeuse Dawn Powell Edition Quai Voltaire
Il faut passer les premières pages où l'écriture semble très datée avec un souci de tout caractériser, du cuir de la valise d'un personnage à la doublure d'un imperméable... souvenir d'une littérature d'un temps où les images n'envahissaient encore pas les imaginaires et où l'écrivain devait produire aussi des images. Est ce parce qu'on s'habitue à tout ou parce qu'à mesure qu'elle rentre dans le récit l'auteur perd ce souci du détail, toujours est-il que cette première impression dépassée, le plaisir d'un récit délicieusement sarcastique emporte le lecteur un temps inquiet.
A New York, dans les années 30, la vie a des allures de reality show avant l'heure. On s'aime on se sépare, on calcule. L'animateur de l'émission vedette de la radio est tenu par ses sponsors ; la vedette de cabaret, héroïne du roman, n'est peut être pas la plus douée du monde mais elle sait quelles personnes il faut flatter pour continuer à recueillir les suffrages des critiques influents. Tout ce petit monde évolue de soirées mondaines en tête à tête, les couples se défont aussi vite que les carrières. L'alibi du roman est l'arrivée d'un jeune auteur de pièce de théâtre issu du même village du Middle West que Prudence la chanteuse de cabaret héroïne du roman. C'est une sorte d'Alceste nord-américain, qui refuse tout compromis.
Mais tout ça n'est qu'un alibi pour l'auteur pour dépeindre le new york des starlettes et des soirées. Le tout est fait au cours de chapitres courts et enlevés qui rendent très relatifs la soi disante créativité des séries télévisées dont il est du dernier snobisme de louer la narration. Dawn Powell serait une scénariste corrosive si elle vivait encore. Chaque chapitre est à la fois une quasi nouvelle et fait progresser l'intrigue. C'est cruel et drôle jamais ennuyant.
On n'est pas dans la vrai jet set, dans son antichambre, c'est un demi-monde qui est ici dépeint et il ne manque que quelques vedettes de télé réalité assoiffé de notoriété et prêt à tout pour rester sur le devant de la scène qui est ici narrée.
La vanité du monde est passé au laser de l'auteure qui possède une ironie et un mordant réjouissant. « James songea : Juste ciel, cette drôle de sensation dans mon ventre – comme un rot avorté- ce doit être le bonheur. »
Royal Romane François Weyergans Julliard
Après Jean-Paul Dubois qui en est familier, c'est au tour de Weyergans de faire sa saison canadienne (que les puristes veuillent bien me pardonner si d'autres livres du belge se déroule au Canada, c'est le premier que je lis), le temps de raconter une histoire d'amour entre le narrateur et une jeune étudiante qui veut devenir actrice au début du roman et renonce (notamment) à son ambition le temps du récit.
Weyergans est un écrivain de la digression, pas le genre qui brille par l'originalité folle de son récit : une histoire avec femme enfants et maîtresse, un ratage amoureux comme la littérature en compte tant. Et pourtant, ce livre a un charme puissant, comme disent les critiques, un sens du récit et un style qui ont qu'on le dévore, pressé de savoir la suite. Weyergans a un génie pour la digression : son narrateur part au Canada à la demande d'un riche scandinave qui veut créer un musée consacré au papier, ce qui vaut de belles pages sur ce sujet, ou bien peut consacrer une page à l'achat d'une bouilloire...
En creux, l'auteur fait son auto portrait en séducteur perpétuel, inapte au bonheur, toujours partant pour recommencer une aventure sentimentale, qui échouera lamentablement comme les autres. « Suis moi, je te fuie... Fuis-moi, je te suis » résume la vie de ce narrateur égoïste et torturé.
Car, au fond, il y a quelque chose de profondément triste et désenchanté dans ce roman. On pense à Sagan, et à son élégance discrète d'autant plus inaltérable qu'elle devient indispensable. Aimer ne rend pas heureux, mal aimer non plus. L'autre est indispensable, mais il est impossible de vivre avec lui. Le Don Juan moderne n'a plus la statut du commandeur face à lui, il a à affronter son propre ego.. il n'est pas sûr que cela rende la vie plus douce. Royal romance est triste et déisoire comme nos vies. Rien de bien grave, nous dit Weyergans dans un sourire qu'on imagine forcément triste.
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